Voici le récit de
l'évacuation de Jacques Gorin de Longueau en mai
1940
MON ÉVACUATION EN 1940
AVEC MA MÈRE
DEVANT L’AVANCE
DE L'ARMÉE
ALLEMANDE.......
AVANT-PROPOS
Ce récit étant rédigé en 2004, soit pratiquement 64 ans après les évènements rapportés, il
comportera forcément des imprécisions, voire des oublis ; en effet, je ne me doutais pas, à l’époque, qu’un jour mon fils cadet me demanderait de « coucher sur le papier » mes
souvenirs en voie d’effacement.
Le samedi 18 mai 1940, à Longueau, sur la Place de la Victoire,
J’étais en train de bavarder avec mes copains du quartier. J’avais 13 ans et étais sur le point d’achever ma première année à l’Ecole Primaire
Supérieure d’Amiens, sans me douter que les Nazis allaient dès ce jour me mettre en congés scolaires. Par la radio nous savions que les Allemands avaient violé la neutralité de la Belgique, comme
en 1914, mais nous ignorions quelle était leur avance réelle, tant la propagande de guerre française nous avait vanté l’invincibilité de notre Défense ; surtout, on nous avait dissimulé
qu’ils avaient surpris nos faibles postes dans les Ardennes d’où notre Ligne Maginot était absurdement absente.
La gare de Longueau (Somme )de nos jours ...
Or, peu à peu, cet après-midi-là, nous entendîmes se produire, puis se rapprocher, des bruits d’explosions, bombes ou obus. En fin d’après-midi,
de retour à la maison, la menace s’étant confirmée, j’entendis mon père dire à ma mère qu’il nous conduirait, le lendemain dimanche, chez l’Oncle Henri (oncle de mon père, puisque frère de son
père Alfred) à Dury (village situé à environ 6 km au sud d’Amiens), où nous serions à l’abri des Allemands, dont l’offensive serait forcément arrêtée par la Somme.
Donc, le lendemain dimanche 19 mai, mes parents et moi
avons quitté notre maison, tôt le matin, chargés d’une grande valise et d’une plus petite, pour nous rendre à pied à Dury, en contournant Amiens par le sud ; bien entendu, j’emportais mon
vélo. Après avoir traversé Cagny en direction de Saint-Fuscien, la route nous a menés sur une hauteur dominant Amiens (situé à quelques km au nord) et, de là, brusquement, nous avons assisté,
stupéfaits, à l’incroyable spectacle d’avions piquant
droit sur leur objectif en faisant hurler leur sirène, ce que je n’avais
encore ni vu ni entendu, sauf aux actualités cinématographiques qui mentionnaient le nom « stukas » de ces terrifiants appareils ; vu l’endroit qu’ils bombardaient, ce ne pouvait
être, à notre avis, que la gare « du Nord » à Amiens. Encouragés, si l’on peut dire, dans notre fuite, nous avons traversé Saint-Fuscien puis atteint Dury.
Mon père y exposa les évènements à l’Oncle Henri qui, dépourvu de poste de radio, découvrit ainsi les « nouvelles » et nous offrit de bon cœur, à ma mère et à moi, de nous abriter
sous son toit, naïvement persuadé, comme nous trois, que les « Boches » n’atteindraient pas Dury, puisque la Somme et Amiens…et l’armée française, nous protégeaient.
Puis mon père, ainsi rassuré, et peut-être après avoir « mangé un morceau », reprit le chemin de Longueau afin, pensait-il (nous le pensions tous) de reprendre son travail le
lendemain lundi, puisque Longueau, bien que menacé par l’aviation à cause de son centre ferroviaire (ce qui avait justifié notre évacuation, à ma mère et moi), se trouvait, au sud de la Somme, à
l’abri des troupes terrestres ennemies.
Pendant notre séjour à Dury nous ne disposions, l’Oncle Henri, ma mère et moi, que d’un
seul lit ; aussi nous sommes-nous couchés ensemble, moi allongé entre l’oncle et ma mère, « à la guerre comme à la guerre ». La canonnade et les bombardements nous empêchèrent
souvent de dormir ; quand le calme revenait, c’était l’oncle qui se mettait à ronfler (à moins qu’il n’ait pas cessé de le faire, couvert par
l’artillerie complice) ; je dormis ainsi très peu pendant ces dix ou douze nuits d’adolescent évacué.
Que faisions-nous pendant la journée ? A défaut de pouvoir tuer des Boches, nous essayions de tuer le temps. Ma mère s’occupait à la cuisine mais, au bout de quelques
jours, le boulanger n’ayant plus les ingrédients nécessaires, nous nous sommes contentés d’une pâte verdâtre qui aurait voulu devenir du pain et que j’allais acheter pendant les accalmies ;
l’Oncle Henri, heureusement, avait quelques légumes en réserve et il se peut qu’il ait sacrifié une ou deux de ses poules ; il parvenait aussi à nourrir Nénette, son ânesse, ce qui lui
évitait de trop braire. Quant à moi, dans l’impossibilité d’aller me promener à bicyclette, mais ne supportant pas de
rester longtemps enfermé, en plus de mes quêtes de pain par temps
calme, je m’aventurais parfois sur la route nationale, que j’espérais plus active, peut-être pour voir s’il y passait des réfugiés du nord de la Somme. C’est ainsi qu’un jour de la
première semaine suivant notre arrivée à Dury,
donc entre le lundi 20 et le vendredi 24 mai, comme je traversais la Place de l’Eglise, avançant prudemment vers la route nationale mais trompé par les bruits de cette route, je me
suis soudain trouvé entouré de quelques soldats montés sur des side-cars et automitrailleuses, superbement casqués, bottés,
et habillés de cuir gris ou vert-de-gris, portant des lunettes de motards et dont le visage était noir des jours passés dans la poussière de la route ; ils étaient censément venus en
éclaireurs car, moi n’ayant pas bronché, surpris comme j’étais, ils ont regardé de tous cotés et sont repartis comme ils étaient venus ; mes souvenirs du cinéma m’ont assuré que je venais de
voir mes premiers Allemands. Eux repartis, je suis vite retourné chez l’oncle, probablement essoufflé, pour raconter ma rencontre. Devant les supplications de ma mère et le sage conseil de
l’oncle, je n’ai pratiquement plus bougé de chez lui.
Mais ce sont les Allemands qui sont venus m’y rejoindre, comme je l’explique : depuis quelques jours étaient réfugiées chez la vieille Philomène qui tenait l’épicerie en face (ou
presque) de chez l’oncle, sa nièce et sa petite-nièce d’une vingtaine d’années (épouse et fille d’un charbonnier en gros d’Amiens), et ces deux personnes, que nous connaissions bien, étaient
venues nous rendre visite (il n’y avait que la rue à traverser) pour discuter des évènements ; or voilà qu’au milieu de notre bavardage surgit un Martien, en fait un motard allemand
semblable à ceux que j’avais rencontrés la veille ou l’avant-veille ; il était très grand, très jeune, très beau, bien lavé celui-là ; dès qu’elle le vit franchir la porte vitrée de la
cuisine où nous étions tous les cinq, la jeune Amiénoise poussa un cri et s’évanouit au bas de sa chaise (de peur ou d’admiration) ; l’Allemand fit son tour dans la maison, pistolet au
poing, probablement à la recherche de soldats ou de francs-tireurs, et repartit, si je me rappelle bien, après avoir malicieusement salué la demoiselle demeurée en pâmoison. Quant à moi, j’étais
sûr de pouvoir désormais les reconnaître de loin, ces conquérants superbes.
Cette même semaine ou au début de la suivante, au beau milieu d’un des duels d’artillerie
que nous avons supportés, une grosse poutre du toit de la maison voisine est venue frapper (à plat heureusement) contre la fenêtre de la cuisine où nous nous tenions ; énorme fracas, intense
émotion, mais seulement verre brisé, bois et mur écorchés. L’obus qui avait arraché cette poutre de la charpente voisine était-il français ou allemand ?
Nous ne le saurons jamais car... au
milieu de cette rue de l’Avesnes où nous logions, nous étions à peu près à égale distance des belligérants. Comment ai-je pu les situer ?
1) Si les Allemands visitaient les maisons, c’est parce qu’ils occupaient au moins une partie du village : logiquement le nord (du côté d’Amiens d’où ils avaient dû arriver) et l’est (route
nationale ouverte aux tanks) et la Place de l’Eglise ; comme la rue de l’Avesnes est en forte pente descendante de l’est vers l’ouest, on peut penser que l’ennemi occupait le haut de notre
rue, pour ne pas dire le haut du pavé.
2) Une nuit où je ne dormais pas (une fois de plus), enjambant le corps de l’oncle tout à son ronflement, je me suis levé sans bruit pour aller voir, par les fentes des volets de la fenêtre de la
salle-à- manger qui donnait sur la rue, ce qu’il se passait dehors quand les canons se taisaient. Eh bien ! j’ai nettement vu des silhouettes raser les murs, très lentement, furtivement, en
direction du haut de la rue, avec en main ce qui devait être une arme (plutôt poignard ou baïonnette que fusil, la nuit masquant les détails) ; ces ombres venaient donc du bas de la rue, où
devaient être retranchées nos troupes, à l’ouest et au sud du village.
Or, un matin (je crois que c’était le jeudi de la seconde semaine de séjour à Dury, donc le 30 mai), après une
nuit étrangement calme, un officier français est venu nous annoncer que sa troupe de Noirs africains avait repris tout le village aux Allemands la nuit précédente (probablement à la baïonnette et
donc sans bruit puisque nous n’avions pas entendu de tirs) mais que, même équipés de quelques canons, ils ne pourraient pas résister longtemps aux redoutables Stukas et au retour des Allemands
puissamment armés et motorisés qu’il n’avaient pu déloger que par surprise ; par conséquent il ordonnait aux villageois non encore évacués de quitter immédiatement Dury en direction du
sud.
Comme il était encore très tôt ce matin-là, l’oncle a vite attelé son ânesse ; avec les quelques vivres
qu’il nous restait, une petite malle à lui, nos valises et ma bicyclette, nous avons abandonné sa maison en direction du sud par la route nationale
L’oncle et ma mère assis dans la carriole près des bagages, lui encourageant Nénette et moi marchant à côté, vélo à la main, nous
nous sommes glissés dans la file (la foule, devrais-je dire) des fuyards : piétons lourdement chargés ou poussant brouette ou chariot, charrettes tirées par des ânes, mulets ou
chevaux ; seules quelques automobiles aux toits encombrés nous doublaient prudemment, tant cette foule couvrait presque toute la largeur de la route. En vue du Bois d’Hébécourt, je ne sais
pas pourquoi (déjà fatigué de marcher, ou pour dégourdir mes jambes, ou simplement pour aller voir plus loin ?), j’ai enfourché ma bicyclette ; et à peine avais-je abordé le bois que
j’entendis un avion mitrailler derrière moi : je me suis mis à foncer, foncer, foncer ! (comme si l’on pouvait échapper à un avion !) ; puis, l’avion m’ayant vite dépassé (tu
penses !), je suis retourné vers Nénette qui arrivait « piam-piam (1 )» ; ni ma mère ni
l’oncle n’avaient été touchés et je n’ai vu aucun blessé au sol (il est vrai que je ne suis pas retourné plus loin en arrière) ; toujours est-il que nous avons traversé le bois en lorgnant
et tendant souvent l’oreille vers le ciel, bien que les frondaisons nous protègent mieux que la rase campagne. Après Hébécourt, nous avons vu quelques chevaux éventrés sur la route ;
comme nous approchions de Saint-Sauflieu, l’oncle m’a demandé de filer à vélo jusqu’au village où nous avions des amis qui habitaient près de la maison où avait vécu son frère décédé depuis
des années, qui était mon grand-père Alfred et où donc était né mon père) pour savoir vite si ces amis s’y trouvaient encore et si l’ex-maison de mon grand-père était intacte : j’ai remarqué
des dégâts à l’entrée du village, et en
poussant vers la maison connue dont tout au moins je me souvenais à l’époque, mais dont j’ai oublié jusqu’au plus simple aspect, je me suis trouvé face au corps d’un homme couché devant ce qui
devait être la porte de sa maison, recroquevillé visage contre le trottoir, avec un trou rouge et sale derrière l`oreille droite : je voyais mon premier mort** ! Je ne sais plus si j’ai
continué vers chez les amis et l’ancienne maison de mon grand-père, ou si la vue de la mort brutale m’a coupé l’envie de poursuivre ; toujours est-il que je suis revenu à la carriole ;
mais je ne sais plus non plus ce que j’ai raconté à ma mère et l’oncle ; peut-être même sommes-nous allés ensemble jusqu’aux maisons souhaitées : sans doute par suite de la vue du
cadavre, j’ai oublié tout un pan de ces heures de route.
Bien sûr, au cours de cette journée et des suivantes, nous nous sommes demandé où pouvait être mon père : obligé par les Allemands de rester au
travail à Longueau ?
Evacué avec tous les cheminots vers je ne sais où avant que surgisse l’ennemi ? Nous ne pouvions que souhaiter « qu’il ne lui soit rien arrivé ».
Pour nous rendre de Dury à Saint-Sauflieu, où nous pensions retrouver ces amis... et un abri, nous avions été obligés de suivre la grand-route
avec ses dangers. Aucun objectif immédiat ne nous guidant plus, l’Oncle Henri, qui connaissait assez bien ce secteur, a jugé plus prudent d’abandonner la route nationale, trop tentante pour les
avions allemands (plus dangereux, selon lui, que les « Taube » de 14-18), au profit d’une plus petite route menant quand même au sud. Aussi avons nous quitté Saint-Sauflieu d’abord en
direction de l’ouest et avant d’atteindre Nampty (dont je n’avais jamais entendu parler ), nous avons bifurqué plein sud et ainsi suivi une route départementale indiquant mener à
Crèvecœur–le-Grand, moins encombrée de fuyards mais quand même suffisamment fréquentée par tous les moyens de transport non motorisés, y compris les pieds bien ou mal chaussés. Et ainsi jusqu’à
Croisy-sur-Celle et Fontaine-Bonneleau, village où nous sommes arrivés en fin de journée, trop fatigués pour poursuivre le jour-même jusqu’à Crèvecœur–le-Grand, et quelque peu écœurés par
certains villageois qui, sur le pas de leur porte, avaient accepté de nous « donner » un peu d’eau... moyennant paiement !
Aussi étions-nous très heureux que le maire de ce village de Fontaine-Bonneleau nous offre, à nous comme à d’autres réfugiés, la paille bien fraîche de sa grange pour y dormir. Et le lendemain matin, bien reposé, j’ai été invité à la table de la cuisine du maire où m’attendait UN GRAND BOL DE CHOCOLAT TOUT CHAUD, BIEN ONCTUEUX, TARTINES BEURRÉES
À L’APPUI. Ah ! Ce petit-déjeuner de guerre, je m’en souviendrai toute ma vie ! Merci, Monsieur le maire de Fontaine-Bonneleau ! et Madame aussi, bien
sûr !.
Ce
lendemain de fuite à pas d’ânesse, qui devait donc être le vendredi 31 mai, nous sommes repartis assez tôt le matin en direction de Crèvecœur-le-Grand, de nouveau entourés de fuyards bigarrés et
se traînant déjà plus difficilement que la veille.
Ma mère et l’oncle avaient-ils déjeuné dans la grange ?
Je ne sais mais je ne nous vois pas manger plus tard en chemin. Nous avancions vers le sud et notre seul souci, à ma mère et moi du moins, était d’atteindre Paris et d’y retrouver mes tantes Gaby
et Hélène et ma sœur Denise ma tante Gaby étant la sœur aînée de ma mère, ma
« tante » Hélène n’étant pas une vraie tante mais ma marraine, une amie d’orphelinat de ma
tante Gaby et de ma mère. Si nous ne pouvions pas
retourner à Dury. Quant à l’oncle, je pense qu’il n’attendait qu’une occasion de retourner chez lui avec Nénette, et nous deux bien entendu, la bataille de la Marne, qu’il avait connue en 14,
ayant stoppé les Prussiens alors, pourquoi ne les ferait-on pas repasser la Somme ?.
En attendant, il fallait marcher ou se laisser tirer par Nénette. Aussi, après avoir passé Crèvecœur-le-Grand, nous avons choisi une petite route moins fréquentée et censément moins dangereuse.
Vers le sud... facile à croire quand on n’a pas de boussole ! Et puis, une route, ça tourne ! Mais peut-être l’oncle avait-il interrogé les habitants ? Il faut dire qu’à l’époque,
rares étaient les panneaux indicateurs. Toujours est-il que l’après-midi (vers quelle heure ? va savoir ! j’avais ma montre-bracelet, mais quand on ne peut pas deviner que la destinée
vous attend au coin de l’imprévu, on ne regarde pas ses aiguilles !), nous avancions pratiquement seuls sur cette petite route bordée sur la droite d’une série de prés en pente assez raide
vers une crête et enclos de fils de fer barbelés , lorsque nous entendîmes loin derrière nous le sifflet d’une locomotive : en nous retournant, nous perçûmes que cela venait de la crête et
que le sifflet s’accompagnait du roulement lent et familier d’un train,
ET CE TRAIN ROULAIT TRÈS LENTEMENT VERS NOUS COMME POUR RAMASSER LES FUYARDS.
Il y a des comportements instinctifs... qui ne s’expliquent qu’après coup : j’ai dû me dire qu’un train, c’était Paris au bout de la ligne, ou qu’un train, même au ralenti, était plus rapide
qu’une ânesse. Aussi, avec l’autorité de mes 13 ans, et peut-être sans même prendre le temps de m’excuser auprès de l’Oncle Henri, ai-je obligé ma mère à descendre de la carriole avec nos
valises, empoigné et jeté valise et vélo par-dessus les barbelés, écarté ces déchirants barrages pour nous y engager tous les deux et, sans même me dire qu’ainsi nous abandonnions l’oncle à son
sort avec Nénette (ingratitude de l’adolescence dont je ne prendrais conscience et que je ne regretterais que plus tard), ai-je tiré mère, valises et vélo vers la crête assez haut perchée avec la
force insoupçonnée d’un gamin qui entend s’approcher, lentement mais sûrement, le train du sauve-qui-peut, jeté à nouveau valises et vélo par-dessus
les clôtures du haut du pré, franchi avec ma mère, à l’arraché, ce dernier obstacle, pour nous trouver au bord de la voie ferrée et agiter les bras vers la locomotive qui arrivait au ralenti et
paraissait n’avoir espéré que nous. Ce train du bonheur des malheureux continuant de siffler, nous sommes montés dans le premier wagon arrêté devant nous, difficilement, vu le bas niveau du
ballast, mais soulagés d’être parvenus dans un compartiment vide de 3ème classe nous ayant permis d’utiliser nos dernières forces pour y hisser valises et vélo. Je ne sais plus s’il
nous restait assez de souffle pour nous féliciter de cette réussite, ou si ma mère m’a reproché, ou simplement regretté que je l’aie forcée à abandonner brutalement l’Oncle Henri, mais nous
étions sûrs d’arriver tôt ou tard à Paris, une ligne du Nord ne pouvant mener qu’en Gare du Nord
La gare du Nord de Paris de nos jours !
Notre compartiment « cage à poule » nous isolant de tout autre voyageur, nous nous sommes allongés sur nos banquettes de bois pour un repos bien gagné et nous y
sommes rapidement endormis. Ce fut notre première nuit en chemin de fer.
Nous avons été réveillés après avoir
- nous a-t-il
semblé
- très bien dormi par le crissement de l’arrêt du train. Il
faisait jour.
Où étions-nous ?
Déjà à Paris, sans doute. Précipité à la fenêtre, je n’ai pas reconnu la Gare du Nord. Et non seulement ce n’était pas la Gare du Nord, mais ce n’était pas même une gare : nous étions
arrêtés au milieu d’une incroyable quantité de voies ; penché à la portière, j’ai remarqué au loin une pancarte indiquant « Trappes », nom que j’ignorais mais dont j’apprendrais,
quelques instants plus tard, après être descendu sur le semblant de quai qui me tentait, et avoir interrogé un employé, que c’était celui d’une gare de triage proche de Versailles ;
déception : nous venions de contourner Paris par l’ouest après avoir passé, pendant que nous dormions, la gare de Beauvais située sur la ligne Paris – Le Tréport).
Peu importait le nom du lieu où nous avions embarqué et que je n’identifierais jamais, je
compris que nous ne débarquerions pas à Paris. Apercevant à l’avant du train un grand bac rempli d’eau pour que la locomotive y refasse son plein, je suis allé proposer à ma mère de nous y laver
au moins les mains et le visage, car nous n’avions pas pu nous laver depuis l’avant-veille à Dury, juste avant de déguerpir sous les injonctions de l’officier français ; ce que nous fîmes
sans savon mais avec empressement, de peur que le train reparte sans prévenir ; mais le chauffeur ne le ferait que quelques instants après son plein d’eau effectué. Je tentai de l’interroger
sur notre destination, mais je n’ai pas compris ce qu’il m’a répondu.
La connaissait-il seulement lui-même ?
Nous allions donc vers l’inconnu. Ma mère et moi réinstallés sur la dure banquette, nous nous sommes mis d’accord c’est sublime, un accord entre mère
et fils au sortir d’une profonde interrogation, ne trouvez-vous pas ? sur un : « On verra bien... ». a suivre !!
(1 )
Variante du picard “pian-pian” signifiant “lentement”, “tranquillement”, note de Franck Gorin.
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